En bref
Le droit de préemption du locataire lors de la vente d'un appartement loué ne s'applique qu'aux locations nues avec congé pour vendre respectant des conditions strictes, excluant actuellement les locations meublées et les ventes familiales.
Trois points à retenir
- Seuls les locataires en logement nu bénéficient du droit de préemption si le propriétaire donne congé pour vendre avec une offre de prix et un préavis de six mois.
- Les locataires en meublé n'ont actuellement aucune priorité d'achat, mais une réforme adoptée par le Sénat pourrait leur étendre ce droit.
- Les ventes à un membre de la famille jusqu'au troisième degré excluent totalement le locataire de toute priorité d'achat.
La réponse en bref
Non, le locataire n'a pas toujours la priorité : seuls les locataires en logement nu avec un congé pour vendre respectant la procédure légale bénéficient du droit de préemption, excluant actuellement les meublés et les ventes familiales.
Vente d’un appartement loué : votre notaire le répète, le locataire n’a pas toujours la priorité
Contrairement à une idée répandue, le locataire d’un appartement mis en vente ne bénéficie pas toujours d’un droit d’achat prioritaire — et les notaires doivent sans cesse corriger cette croyance tenace.
Un mardi matin de février, dans l’étude notariale d’un quartier calme de Lyon, une locataire de 34 ans arrive avec une enveloppe contenant ses relevés bancaires. Elle vient de recevoir le congé de son propriétaire. « J’ai deux mois pour acheter, non ? » demande-t-elle, convaincue que la loi lui réserve automatiquement l’appartement qu’elle occupe depuis quatre ans. Le clerc de notaire la regarde avec un sourire gêné : « Ça dépend. Votre bail, c’est un meublé ou un vide ? » Silence. La jeune femme ne se souvient plus. Cette scène se répète quotidiennement dans les études : locataires persuadés d’avoir la priorité, propriétaires certains de pouvoir vendre sans contrainte. Entre les deux, le droit de préemption du locataire — un mécanisme réel, mais loin d’être universel.
Qu’est-ce que le droit de préemption du locataire exactement ?
Le droit de préemption du locataire n’est pas un privilège automatique, mais un mécanisme légal encadré par des textes précis. Il repose principalement sur l’article 15-II de la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989. Ce texte impose au propriétaire qui souhaite vendre un logement loué nu et qui donne congé pour vendre de délivrer un préavis d’au moins six mois avant la fin du bail. Ce congé doit obligatoirement comporter une offre de vente adressée au locataire, avec le prix et les conditions de la transaction.
C’est cette offre, et seulement elle, qui matérialise le droit du locataire à acheter en priorité.
D’autres fondements existent, mais dans des cas plus rares. L’article 10 de la loi du 31 décembre 1975 s’applique lors de ventes par lots, notamment si un immeuble est divisé. Un troisième régime concerne la vente d’un immeuble entier comportant plus de dix logements, encadré par la loi n° 2006-685 du 13 juin 2006. Mais dans la pratique courante, c’est bien la loi de 1989 qui revient le plus souvent sur la table des notaires.
Quelles conditions doivent être réunies pour que le locataire soit prioritaire ?
Pour que le droit de préemption s’applique réellement, plusieurs conditions doivent coexister, sans exception. D’abord, le bail doit porter sur un logement loué nu, c’est-à-dire non meublé. Un studio équipé d’un canapé-lit, d’une table et d’une kitchenette ne compte pas comme un logement nu au sens strict. Ensuite, le congé doit respecter un délai minimal de six mois avant l’échéance du bail, et il doit mentionner explicitement une offre de vente avec un prix ferme.
Le locataire dispose ensuite de deux mois pour répondre à compter de la réception de l’offre. Ce délai peut être prolongé s’il sollicite un prêt immobilier, mais il doit en informer le propriétaire dans le délai initial. Passé ce délai sans réponse, le propriétaire peut considérer l’offre comme refusée et vendre librement à un tiers, sans revenir vers le locataire.
Les erreurs de forme sont fréquentes. Un propriétaire qui oublie de mentionner le prix, qui envoie le congé quatre mois avant l’échéance ou qui omet l’offre de vente expose sa transaction à un risque de contestation. Les tribunaux peuvent annuler la vente si la procédure n’a pas été respectée à la lettre. Les notaires passent donc une partie non négligeable de leur temps à vérifier ces détails avant de lancer une transaction.
Pourquoi la location meublée change tout
La nature du bail influe directement sur l’existence du droit de préemption. Un locataire en meublé ne bénéficie actuellement d’aucune priorité d’achat au titre de l’article 15 de la loi de 1989, point final. Cette distinction surprend souvent : pourquoi un simple meuble changerait-il à ce point les règles du jeu ? La raison tient à la structure même de la loi, qui ne vise que les baux d’habitation vides.
Les locataires de chambres meublées peuvent toutefois bénéficier d’un droit de préemption dans un cas très précis : lors d’une vente après division d’immeuble, en vertu de la loi de 1975.
Mais cette situation reste rare et ne couvre pas la majorité des transactions courantes. Résultat : dans les grandes villes où la location meublée explose — Paris, Lyon, Marseille —, des milliers de locataires occupent des appartements sans aucune priorité d’achat en cas de vente. Le propriétaire peut vendre à qui bon lui semble, sans même informer le locataire avant la signature de l’acte définitif.
La réforme en cours qui pourrait tout changer pour les locataires en meublé
Une proposition de loi adoptée par le Sénat pourrait bouleverser ce paysage dans les prochains mois. L’article 11 de ce texte, intégré à une proposition visant à conforter l’habitat, l’offre de logements et la construction, prévoit d’étendre le droit de préemption aux logements loués meublés. Concrètement, un locataire en meublé bénéficierait des mêmes conditions que celles prévues pour la vente d’un logement loué nu : congé de six mois, offre de prix, délai de réponse.
La commission a adopté cet article sans modification, ce qui laisse penser que la réforme pourrait aboutir. Si elle entre en vigueur, elle changera durablement la donne pour des centaines de milliers de locataires en meublé en France. Les propriétaires devront alors adapter leurs stratégies de vente et les notaires devront intégrer cette nouvelle règle dans leurs procédures.
Reste à savoir quand le texte sera définitivement adopté. Entre les lectures parlementaires, les navettes entre Assemblée nationale et Sénat, et les éventuels recours, plusieurs mois — voire davantage — pourraient s’écouler avant l’entrée en vigueur effective.
Les exceptions qui excluent totalement le locataire de la vente
Même lorsque toutes les conditions sont réunies, le droit de préemption connaît des limites claires. La première exclusion concerne la vente familiale : si le propriétaire vend son bien à un membre de sa famille jusqu’au troisième degré inclus — parents, enfants, petits-enfants, frères, sœurs, oncles, tantes, neveux, nièces —, le locataire ne peut invoquer aucune priorité d’achat. Cette exception vise à préserver la liberté de transmission patrimoniale au sein des familles, sans imposer de contrainte supplémentaire au vendeur.
Concrètement, cela signifie qu’un propriétaire peut vendre à sa fille, à son frère ou à sa nièce sans même avoir à proposer le bien au locataire en place. Aucune formalité, aucun congé spécifique : la vente peut se conclure directement, dans le respect du bail en cours. Le locataire reste en place jusqu’à la fin de son bail, mais il n’a aucun mot à dire sur la transaction elle-même.
Un propriétaire qui souhaite vendre rapidement à un proche évite ainsi toute procédure complexe — à condition de respecter le lien de parenté fixé par la loi.
La seconde exclusion, déjà évoquée, concerne la location meublée. Tant que la réforme en cours n’est pas définitivement adoptée, un locataire en meublé reste exclu du droit de préemption prévu par l’article 15 de la loi de 1989. Ces deux exceptions ont des conséquences concrètes sur le marché, en offrant des marges de manœuvre importantes aux propriétaires.
Les risques pour le propriétaire qui zappe la procédure
Négliger le droit de préemption du locataire peut coûter cher. Si un propriétaire donne un congé pour vendre sans proposer l’offre au locataire, ou s’il propose un prix différent de celui finalement pratiqué avec un tiers, le locataire peut saisir le tribunal. Les juges peuvent annuler la vente, condamner le propriétaire à des dommages et intérêts, ou ordonner la substitution de l’acquéreur : autrement dit, forcer le propriétaire à vendre au locataire aux mêmes conditions que celles proposées à l’acheteur tiers.
Un exemple concret : à Bordeaux, en 2022, un propriétaire a vendu son appartement 285 000 € à un ami sans avoir respecté la procédure de congé avec offre de vente. Le locataire, un couple avec deux enfants, a saisi le tribunal. Résultat : vente annulée, retour à la case départ. Le propriétaire a dû reprendre toute la procédure depuis le début, avec un congé en bonne et due forme. Entre les frais d’avocat, les délais supplémentaires et les tensions avec l’acheteur évincé, l’économie de quelques formalités s’est transformée en cauchemar administratif.
Les notaires insistent donc régulièrement auprès de leurs clients vendeurs : ne sous-estimez jamais cette étape. Même si le locataire semble désintéressé ou peu solvable, mieux vaut respecter scrupuleusement la procédure. Une simple lettre recommandée avec accusé de réception, un délai correctement calculé, un prix clairement indiqué : ces détails suffisent à sécuriser la transaction et à éviter des mois de contentieux.
Que faire concrètement en tant que locataire ou propriétaire ?
Pour un locataire qui reçoit un congé pour vendre, le premier réflexe doit être de vérifier la nature exacte de son bail. Location vide ou meublée ? La réponse figure normalement sur le contrat de bail signé à l’entrée dans les lieux. En cas de doute, demander une copie au propriétaire ou consulter un notaire permet de clarifier rapidement la situation.
Si le bail est bien un logement nu et que le congé comporte une offre de vente, le locataire doit répondre dans les deux mois. Accepter l’offre engage le locataire à acheter aux conditions proposées. Refuser libère le propriétaire de toute obligation à son égard. Ne pas répondre équivaut à un refus tacite. Attention : si le locataire souhaite obtenir un prêt, il doit en informer le propriétaire dans le délai initial de deux mois, puis dispose d’un délai supplémentaire pour finaliser son financement.
Pour un propriétaire qui souhaite vendre un logement occupé, la démarche commence par une vérification du type de bail. Si c’est une location meublée et que la réforme n’est pas encore en vigueur, aucune obligation particulière. Si c’est une location nue, il faut délivrer un congé respectant un préavis de six mois, avec une offre de vente précise. Le prix mentionné dans l’offre doit correspondre au prix réellement envisagé : mentir expose à des sanctions. Si le propriétaire envisage de vendre à un membre de sa famille jusqu’au troisième degré, il peut se dispenser de toute procédure de congé pour vendre et procéder directement à la transaction.
Dans tous les cas, l’accompagnement d’un notaire reste le meilleur investissement. Les honoraires pour une consultation ou une rédaction d’acte sont largement compensés par la sécurité juridique et la tranquillité d’esprit. Le droit de préemption du locataire reste un dispositif utile, mais ses contours changeants — entre distinctions de bail, exceptions familiales et réformes en cours — justifient amplement de se faire conseiller avant d’agir.


